La prophétie des rats

La maison de ma grand mère était infestée de rats.

« Maman, je t’en conjure, suppliait ma mère, fais quelque chose! »

« Au besoin, nous pouvons nous en charger », ajoutait mon père.

Grand-mère ne voulait rien entendre. Elle disait :

« À mon âge, il est temps de préparer le grand voyage. Jusqu’à ma mort, je ne nuirai plus à aucun être vivant sur cette terre. »

 

la prophétie des rats 1 web

Leur population ne cessant de croître, les rats s’étaient organisés en conséquence. Une première femelle avait colonisé l’endroit. On vénérait son souvenir comme celui d’une déesse. Ses descendants directs formaient l’aristocratie. Dans les classes inférieurs, fureteurs et ouvriers travaillaient à la prospérité du clan. Les premiers furetaient partout en quête d’une nourriture que les seconds stockaient à l’abri de cachettes soigneusement aménagées.

Totor et Gibus, fils de fureteurs, accompagnaient souvent leurs parents en mission. Pour l’heure, la famille tirait et poussait un gros trognon de pomme.

« Ho hisse! Ho hisse! » encourageait le père.

Puis, s’adressant à la mère :

– Nous n’avons pas à nous inquiéter, regarde comme ils sont doués! La relève est garantie!

En réalité, les parents garantissaient la relève depuis longtemps. Totor et Gibus comptaient multiples frères et sœurs, tous devenus fureteurs à l’âge adulte.

La mère se félicita :

– Nous les avons bien préparé à mener une vie saine et productive!

« Pauvres mortels! Si seulement vous saviez à quel funeste destin préparer vos enfants! » tonna une voix derrière eux.

Totor et Gibus se blottirent l’un contre l’autre. Raspoutine, un vieux rat hirsute, s’agitait à leur intention.

Le vieux rat intriguait beaucoup les petits. De quoi vivait-il? Mystère! Raspoutine passait sa vie à gesticuler et haranguer les passants. Il couinait des choses telles que :

« La fin du monde! La fin du monde! »

Les parents pressèrent le pas.

– N’écoutez pas ce fou, conseilla la mère. Il raconte des bêtises!

« Nourriture viendra à manquer, continua Raspoutine. Bruit pire que le tonnerre résonnera, pierres tomberont du ciel… bientôt, monde s’écroulera! »

Personne ne prêtait vraiment attention à ces prédictions, ou si peu. Quand on les évoquait, c’était toujours sur le ton de la confidence. Puis on retournait au travail et les craintes s’évaporaient. On se savait alors appartenir à un monde tellement bien organisé, comment imaginer sa destruction subite?

……

Grand mère est morte un mercredi de Juin. Nous savions tous qu’elle partait en paix. Je n’ai pas pu retenir mes larmes. Elle me manquait tant.

Ma mère et mon oncle décidèrent de vendre la maison. La bâtisse était en piteux état. Elle fut rachetée par une société qui entreprit de tout raser pour construire du neuf.

 

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Les rats étaient un peu inquiets. Des hommes au pas lourds investirent la maison. Ils emmenèrent les armoires, les tables, le lit, et même le piano qui servait de cachette pour les amoureux. Toutes traces de nourriture avaient disparu.

« Vivres viendront à manquer! » clamait Raspoutine avec une énergie nouvelle.

L’aristocratie se réunit en assemblée extraordinaire. Ses membres se montrèrent très compétents à constater le changement. De là à en expliquer la raison ou trouver des solutions…

Quelques olibrius finirent par demander :

« Et ce Raspoutine? Pensez-vous qu’il ait raison? »

La question déchaîna une vague de courroux :

« Vous rigolez? Prophète de malheur! Il affole le peuple. Nous devrions le bannir! »

« Raspoutine est le dernier de nos soucis, affirma un vieil aristocrate, réputé pour sa sagesse. Les réserves sont encore pleines de nourriture, n’est-ce pas? Inutile de paniquer prématurément… »

Finalement, il fut décidé de ne rien faire. Attendre et voir.

La véritable panique advint quand un terrible fracas ébranla le bâtiment.

« Bruit pire que le tonnerre… » hurlait le prophète tandis que les trépidations noyait le son de sa voix.

Au premier assaut, le tractopelle emporta un quart de la maison. Les murs qui tenaient encore debout commencèrent à s’effriter.

« Pierres tomberont du ciel! » couina une dernière fois Raspoutine.

Deux secondes plus tard, un gros moellon l’assommait pour de bon.

Il était temps de déguerpir. À cette nouvelle, Totor et Gibus ouvrirent des yeux terrifiés.

– Où ça? À l’extérieur? Là où de terribles buses tournent dans le ciel… commença Gibus.

– Pour attaquer les petits rats sans défense? acheva Totor.

– Nous verrons comment nous protéger des buses le moment venu, dirent les parents. En attendant, fuyons!

Les rats qui le pouvaient encore se sauvèrent par les orifices de plus en plus nombreux de la vieille bâtisse. Totor et Gibus atteignirent le jardin tant bien que mal. Ils avaient toujours vécu dans la sereine obscurité de la cave et des placards. Leurs yeux n’étaient pas habitués à la lumière du soleil. Aveuglés, ils fonçaient droit devant.

Leurs camarades d’infortune ne s’en sortaient pas mieux, visiblement incapables d’éprouver le moindre remord s’ils venaient à piétiner un congénère. Dans sa fuite, un gros rat bouscula Totor qui valdingua vers l’avant. Le petit fit plusieurs tonneaux, se remit sur pattes en tremblant…

« Papa! Maman! » gémit-il.

Mais les parents ne suivaient plus.

– Ils sont là-bas, cria son frère. Je les vois!

Totor et Gibus rebroussèrent chemin. Les parents se tenaient en arrêt devant la maison devenue tas de pierres.

« … raison, répétait la mère. Il avait raison! »

Que faire? intervenir, attendre ou continuer de fuir? Gibus jeta un regard perdu alentour. Il inspira un grand coup.

– Tu te souviens de la mission dans la cuisine? demanda-t-il. On avait escaladé l’étagère jusqu’à la fenêtre…

Totor renifla et hocha de la tête. Oui, il se souvenait.

Plus éblouis qu’aveuglés, ce jour-là, Les petits s’étaient collés contre la vitre. Le spectacle des champs et des bois les fascinait. Mais à force de couinements, les parents avaient rappelé leur progéniture à l’ordre. Chacun avait repris le travail.

– Cette fois, nous sommes passé de l’autre côté… murmura encore Gibus. Tu crois que c’est dangereux?

D’un nouveau mouvement du museau, Totor approuva. Oui, il le croyait.

Au même moment, la mère étouffa un sanglot.

« Le vieux fou avait raison, hoqueta-t-elle. Le monde s’est écroulé… »

Oui, le monde s’était écroulé.

Ou plutôt, une toute petite portion du monde. Craintifs et reconnaissants, les deux petits frères contemplaient l’immensité qui s’offrait désormais à eux.

……

Un lotissement fut bâti à la place de la maison et sur les terrains environnants. De nombreuses familles vinrent s’y installer. Leur population ne cessant de croître, les habitants s’organisèrent en conséquence…

FIN

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Par Anna Coquelicot pour COQUELICOT ET COMPAGNIE

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19 réflexions au sujet de « La prophétie des rats »

  1. Ton histoire finit bien, enfin pas pour le pauvre Raspoutine que tu as cruellement assommé 😦
    est ce un conte prophétique Anna ? des satellites, des fusées, vont ils un jour nous hacher menus comme chair à pâté …

  2. Je pencherai pour un conte initiatique ou une fable à morale, comme souvent chez toi, Anna…
    Bien émue par tes bestiaux, que tu as su rendre si humains… pourtant, à voir le titre, je n’avais qu’une envie… fuir, comme les rats qui quittent le navire 🙂
    Merci pour cet excellent moment, décidément, il n’est pas bon de s’appeler Raspoutine…

      1. Folie douce, j’imagine!
        Quand j’étais petite, je faisais partie des enfants qui supportent mal qu’on tue les animaux. Un jour, ma mère a dû tuer des rats… Et les escargots! Je participais à les ramasser, je les mangeais de bon cœur, mais disons qu’au milieu, il y avait un moment difficile (encore plus difficile pour les escargots, nous sommes bien d’accord). En plus, on n’ébouillante pas les pauvres bêtes sur l’instant. Non, on les nourrit quelques jours à la farine, le temps de s’y attacher. Je ne parle même pas de la portée de chiots indésirable…

  3. Ils ressemblent tellement aux humains, tes rats, entre ceux qui pensent qu’on s’en sortira toujours et celui qui annonce les catastrophes qu’il pense fatales.

  4. les rats des villes me font peur , j’en ai vu d’ agressifs à Venise ( j’y ai habité 3 ans ) quand il y avait l’acqua alta , bouh ! la trouille, mais aussi au portugal dans un petit port …ils ont peur de nous et réagissent , c’est un comportement normal me diras tu …

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