Ombre

Depuis ma fenêtre, je peux observer les corneilles, les pigeons et les moineaux. Cela m’occupe. Il faut bien s’occuper. Les corneilles sont énormes. Un jour j’en ai vu une attaquer un chat. Plus rien ne m’étonne de la part des oiseaux. Alors, j’aimerais qu’on m’explique ce que ces volatiles ont de différent, aujourd’hui.

Oui, j’aimerais bien qu’on m’explique. Je me sens un peu perdue ces derniers temps.

Par contre, eux… Eux! Pas besoin de me faire un dessin! Rien ne change jamais avec eux. Ils font le pied de grue devant la grille. Ici tout le monde sait ce qu’ils trafiquent.

« Quelle chierie! les loustics sont de retour… »

Luca jette un coup d’œil par-dessus mon épaule :

« De qui parles-tu? »

Essaie-t-il de me contrarier?

Remarque, j’ai l’habitude. Là, près de l’entrée! Les loustics… Contrariant! Contrariant! Qu’ils aillent vendre leur drogue ailleurs. Je ne sais pas moi… dans la cour d’à côté. Mais pas ici.

Et ce couple qui vient de franchir la grille, tu le vois? La femme porte un tchador noir et l’homme un imperméable gris.

Non, Luca ne voit rien. Il s’en fout.

Contrariant. Je détourne le regard, juste à temps pour suivre une envolée de pigeons.

Les oiseaux s’éloignent à tire-d’aile, de plus en plus haut. Pas un nuage, que du bleu. Une journée comme tu les aimes, Luca. Moi, j’ai déjà trop chaud. Et j’ai fixé trop longtemps la luminosité du ciel. Des taches rouges et vertes dansent devant mes yeux. Il y a aussi cette tache sur le sol, probablement une tache d’huile… On jurerait qu’elle se déplace dans le sillage du couple. S’immobilise quand la femme marque un arrêt brutal. À l’arrière, son compagnon manque de trébucher. Un chat, poursuivi par une fillette, a surgi devant eux.

Je connais la fillette. Elle habite l’appartement au dessus du mien. Du haut de ses sept ans, elle n’en fait qu’à sa tête. Régulièrement, j’entends sa mère qui s’époumone : Sophia par-ci, Sophia par-là… Du Sophia toute la journée. Et la gamine qui tape des pieds.

Le couple a atteint le bâtiment sur ma gauche. La femme entre seule. L’homme fume une cigarette en attendant. Il contemple la cour d’un air absent. Lui non plus ne semble pas remarquer les loustics. Ni même Sophia qui s’agite de plus bel.

La gamine tourne sur elle-même comme une girouette. Elle admire le mouvement de sa robe déployée en corolle. Pour un peu, j’en aurais le tournis! Elle n’arrête pas. Jamais. Jusqu’à onze heure du soir, parfois minuit, elle tape des pieds. Elle empêche Luca de dormir car il a le sommeil léger. Et Après? Après, il est de mauvaise humeur.

Tu ne vas pas me contredire sur ce point, n’est-ce pas Luca?

À mi-chemin entre l’homme et la petite fille, ce que j’ai pris pour une tache d’huile continue de gigoter. Si on réfléchit bien, cela ressemble davantage à une ombre en mouvement qu’à une salissure.

Quelque chose m’échappe.

Je n’arrive pas à déterminer quel corps solide s’interpose entre les rayons du soleil et le bitume. Une silhouette s’esquisse. On peut tout imaginer : une tête minuscule, un semblant d’aile… un bras qui se termine par de longs doigts.

Le bras s’étire démesurément jusqu’à frôler Sophia. Ou plutôt l’ombre virevoltante qu’elle projette sur le sol.

La gamine titube, l’homme écrase sa cigarette et la femme ressort du bâtiment. Elle porte un grand sac poubelle en plastique noir. L’homme lui prend des mains. Il balance la charge par-dessus son épaule, puis extirpe un mouchoir de sa poche pour éponger la sueur de son front. Sous l’imperméable, sa chemise doit être trempée… Un imperméable, par cette chaleur! Le sac semble lourd. Que contient-il?

Le couple regagne la rue et la grille se referme lentement sur le ballot informe qui tressaute dans dos de l’homme. Pendant un instant, j’ai l’impression que plus rien ne vit dans la cour. Non, plus rien ne bouge, mis à part quelques feuilles rousses poussées par le vent.

Ça et les gesticulations de l’ombre. J’aimerais vraiment qu’on m’explique. Où sont-ils tous passés?

Si on ne pose pas les bonnes questions, on n’obtient pas les bonnes réponses, dit souvent Luca.

Mais bon sang, Luca! Où?

Là… Près de l’entrée! Les loustics… Tu ne les vois pas?

Ils parlent fort, font de grands gestes. D’un coup de pied léger, renvoient une balle égarée  vers les enfants.

Malgré le double vitrage, je peux entendre les cris des enfants. En fin de journée, lorsqu’elles sont chaudes comme celle-ci, la cour se remplit de mômes qui jouent jusqu’à tard dans la soirée. Ils se matérialisent de toutes parts. Un garçon décrit de larges cercles avec sa trottinette tandis le reste du groupe lui court après, Sophia en tête.

Le mystérieux halo s’est joint à la cavalcade. Il tourbillonne d’un enfant à l’autre…

Ma parole, il s’amuse!

D’un coup, une joie, une joie folle me saisit. Je frappe des mains. J’applaudis comme une gosse.

« Qu’est-ce que tu regardes? » s’inquiète Luca.

Du doigt, je désigne la tache sombre et mouvante.

« C’est un sac en plastique qu’on aura laissé traîner, commente-il platement. Les gens sont dégoutants. »

Je regarde à nouveau. Luca a raison : il s’agit d’un vulgaire sac en plastique noir. Le sac tourbillonne et se déforme au gré des rafales de vent. Comment ai-je pu le confondre avec une ombre, voire une tache d’huile?

« Tu devrais te reposer, dit Luca. Regarde, je ne suis pas venu seul : Céline m’a accompagné. »

Je réalise soudain qu’une troisième personne se tient dans la pièce. Je distingue mal son visage. Il fait sombre, si sombre…

Je la salue au plus simple :

« Bonjour madame. »

Si sombre… Le ciel aussi s’est obscurci. Des montagnes de nuages.

« Dis-moi Luca, sommes-nous en été ou en hiver? Et les enfants? Ils jouaient sous mes yeux et la seconde d’après… »

« Tu as encore oublié qui je suis, soupire-t-il. Je suis Simon, pas Luca… »

« Elle ne nous reconnaît pas, dit la femme. Elle n’a même pas l’air de savoir où elle se trouve… »

L’homme hoche la tête :

« Elle imagine qu’elle habite toujours dans sa cité pourrie. Entre nous, je ne suis pas mécontent qu’elle en soit partie, mais on ne chamboule pas si aisément quarante années de vie. Ne nous faisons pas d’illusions : À quatre-vingt-douze ans, son état n’ira qu’en empirant. »

Il se tourne vers moi et hausse le ton, comme si j’étais sourde.

« Tu as quitté ton appartement, tu te souviens? Tu ne pouvais plus vivre seule. Tu l’as quitté il y a longtemps. »

J’essaie de suivre, mais je me sens perdue. Constamment perdue, dès qu’on s’adresse à moi. Une question finit par se former dans mon esprit :

« Quel âge a Sophia ? »

« Ça fait peur de vieillir. » murmure la femme.

L’homme pose une main sur mon épaule :

« Tu as passé suffisamment de temps devant la fenêtre… »

Je n’ai pas envie qu’on me touche. Et de quoi se mêle-t-il? Je pourrais passer ma vie devant la fenêtre, à regarder les gens qui vont et viennent.

J’aime aussi beaucoup observer les pigeons.

L’homme insiste :

« Viens, allonge-toi un peu, Maman. »

Maman… ce mot me remplit de confusion… Décidément, quelque chose m’échappe.

Par Anna Coquelicot pour COQUELICOT ET COMPAGNIE

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39 réflexions au sujet de « Ombre »

  1. Coucou Anna ! je connais cette énigme, proposée autrement, je l’ai d’ailleurs postée sur mon blog il ya quelques année puis supprimée !
    et bête que je suis, j’ai oublié la réponse !
    je chercherai sans tricher , hein, et puis j’aimerais bien gagner une illustration de chat 😉

  2. Beaucoup de courage pour la mission, et youpi pour l’expo dont nous attendrons tous un petit résumé comme la dernière fois.
    Maintenant on va plancher en famille ici et t’envoyer un mail lorsque nous nous serons mis d’accord sur la réponse à t’envoyer.
    Plein de gros bisous 😉

  3. Wow, c’est compliqué comme énigme. Je vais essayer de participer (ne serait-ce que pour tenter de sauver la peau de Sylvain). Belles vacances, belle expo et courage pour le boulot.

    1. Merci! J’ajouterais que, mis à part sauver la peau de Sylvain, trouver la solution de cette énigme peut très utile
      pour toute personne qui se retrouverait dans la même situation que lui 😀 Bref, ça peut toujours servir!
      Bel été à toi!

  4. J’avoue, Anna que je suis émerveillée et frustrée à la fois 🙂 Ton conte initiatique est merveilleux et je sens la réponse en moi… mais elle ne sort pas… J’attendrai, alors, au pire le mois de septembre…
    Je te souhaite le meilleur pour ton expo, du courage pour ta mission et belles vacances, même si elles sont courtes…
    Tendres bisous

  5. Coucou Anna , je n’ai pas encore eu le loisir de réfléchir à ton énigme 😦 j’essaierai de le prendre !
    J’espère que ton exposition ou tes expositions ont eu du succès et que tu n’es pas trop crevée par ton boulot aux horaires de folie …
    Merci pour ton mot d’hier et je te dis à bientôt alors avec un gros bisou

  6. Bonjour Coquelicot, c’est mon prof de math de Terminale qui m’avait fait connaître cette énigme : il voulait nous donner un premier aperçu des raisonnements logiques ! J’avais trouvé la réponse assez sympa !
    Merci de remettre cette énigme en lumière, et de la transformer en joli conte …

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