LA FRONTIÈRE AUX CORBEAUX

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Chapitre 1 : Des petites voix dans la maison

 

 

 

 

 

 

Lorsqu’elle descend à la cave, Lola entend parfois un léger toc-toc qui semble provenir du mur. Son frère entend des choses encore plus étranges : des murmures, des bribes de phrases. Lola et Vincent sont toujours inquiets quand on les envoie chercher quelque chose à la cave. En plus, ça sent le moisi!

Les parents n’entendent rien. Ils pensent que les enfants inventent. Et aussi qu’ils doivent s’endurcir un peu.

Si les bruits restaient confinés au sous-sol, cela ne poserait pas trop de problèmes. Mais le phénomène commence à s’étendre aux autres pièces de la maison. Par exemple, Lola regarde la télévision. Soudain on chuchote près de son oreille. Elle tourne la tête… personne! Pareil pour son frère : les voix le poursuivent jusque dans le jardin.

Une nuit, Lola est réveillée par un ricanement.

« Hé hé hé! »

Elle retient son souffle…

« Hi hi hi! »

Elle risque un œil hors de la couette. La pleine lune inonde la chambre d’une lumière cendrée. À travers la vitre, on distingue trois arbres…

Ses yeux lui jouent des tours! D’ordinaire, derrière la maison, s’étend un champs d’herbes rases sans le moindre bosquet pour égayer l’horizon. Perché sur une branche, un corbeau observe la fillette. Fascinée, elle se lève et ouvre la fenêtre.

– Malheureuse! dit le corbeaux. Referme tout de suite!

– Un corbeau qui parle… murmure Lola.

Elle se penche pour mieux apprécier le paysage. La masse sombre d’une forêt se dessine dans le lointain. Tout semble à la fois effrayant et familier, comme dans un rêve.

– Non… recule tout de suite! Voilà, c’est trop tard : Le bout de ton nez a franchi la frontière! s’exclame le corbeau. Alors n’aggrave pas la situation : soit gentille, referme cette fenêtre!

– Mais… je ne comprends pas… Quelle frontière?

– Je t’aurais prévenue :  Passer d’un monde à l’autre, ça embrouille les idées…

L’oiseau n’a pas plus tôt achevé sa mise en garde qu’une image singulière traverse l’esprit de Lola. Du doigt, elle désigne les trois arbres :

– C’est mon père qui les a coupés… J’avais complètement oublié…

Le corbeau confirme d’un hochement de bec.

Lola frissonne. L’image est de plus en plus précise : Son père manie une tronçonneuse avec rage. Il est trempé de sueur… Elle a eu très peur ce jour là. Une larme roule sur sa joue. En même temps, devant ce volatile si sérieux, la fillette a envie de rire.

– Tu vois, ça commence, insiste le corbeau. Tu commences déjà à t’embrouiller.

– Oui, ça commence… répète Lola.

Et elle ferme la fenêtre.

……

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Chapitre 2 : Crôaaa!!!

 

 

 

 

 

 

« Debout! C’est l’heure! s’égosille Maman. Tu veux des céréales, Lola? »

Lola essaye de répondre et réussit seulement à tousser.

Maman pose une main sur son front.

– Tu as pris froid? Pas de fièvre, pourtant…

À table, la fillette boude son petit déjeuner. Elle se demande si on va quand même l’envoyer à l’école.

– Une extinction de voix, c’est embêtant… commente sa mère.

Elle hésite avant d’ajouter :

– Nous verrons ce soir, il s’agit peut-être d’un mal de gorge passager. En attendant, prends ton cartable… Tu pourras toujours écouter!

Pendant la matinée, Lola reste dans son coin. Elle écoute un peu, rêvasse beaucoup… Sonne l’heure de la récréation. Souvent, les enfants se moquent de Lola et de son frère parce qu’ils viennent mal habillés à l’école. Les parents ne veulent rien entendre au sujet des vêtements.

« Nous n’avons pas d’argent pour ces bêtises! » disent-ils.

Ce jour là, Lola porte un pantalon trop large.

« Sac à patate! », raille Fabien.

La fillette pousse le garçon qui la bouscule en retour. Elle tombe sur les fesses. Lola ouvre la bouche pour protester et retrouve la voix… De sa gorge, monte un énorme CRÔAAA!!!

Les enfants écarquillent les yeux. On se presse pour mieux voir. Des commentaires moqueurs circulent.

Un tel attroupement ne manque pas d’intriguer l’instituteur. Il approche, inspecte la scène , sourcils froncés, et demande :

– À quoi joues-tu Lola? Pourquoi es-tu assise par terre?

– Crôaa! Crôaa! répond Lola.

L’instituteur entraîne la fillette à l’écart. Il l’examine avec un regard inquiet. À tout hasard, il essaie de la réprimander :

– Cesse de faire ton intéressante!

Lola croasse de plus belle. L’instituteur n’a d’autre choix que d’appeler ses parents.

De retour à la maison, Maman tente d’obtenir des explications :

– Ça ne va pas? Tu peux tout me raconter… J’attends… Mais enfin, dis quelque chose!

Pour ne rien arranger, une petite voix se mêle de la partie.

« Puits à souhaits! Hé hé hé! Souhaits à puits! Hi hi hi! »

Cela ne veut rien dire, comme d’habitude. Mais Lola est déconcentrée. Elle croasse bêtement.

– Tu te moques de moi? s’emporte sa mère. Dans ta chambre, jeune fille! Tu auras le droit de sortir quand tu te décideras à parler comme tout le monde!

Tête basse, Lola gagne sa chambre. Elle se poste tristement à la fenêtre. Une dizaine de corbeaux tiennent conciliabule dans le champs d’herbes rases . Un volatile échappe au groupe. En quelques coups d’ailes, il a rejoint la fillette. Ses petits yeux brillants la détaillent avec curiosité.

À travers la vitre, elle entend un cri étouffé :

« Ouvre-moi, s’il te plaît! »

Les choses prennent une tournure de plus en plus bizarre… Stupéfaite, Lola obéit.

– Tu es la petite fille qui cause corbeau? demande l’oiseau.

– Qu…Qu’est-ce qu’il m’arrive? bredouille Lola.

– Drôle de question! Tu n’en fais qu’à ta tête, voilà tout! On t’avait prévenue : passer de l’autre côté, ça embrouille les idées. Les corbeaux sont les gardiens de la frontière. Penses-tu que nos avertissement sont à prendre à la légère?

Sur ces mots, l’oiseau s’envole. Il devient un point noir dans le ciel et disparaît.

……

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Chapitre 3 : De l’autre côté

 

 

 

 

 

 

Lola est effrayée par les croassements qui sortent de sa bouche.

« On t’avait prévenue » a dit le corbeau.

En effet, elle se souvient d’un rêve. Il y était question d’une frontière… Un autre volatile guettait à sa fenêtre. Il n’avait de cesse de la mettre en garde.

Depuis son lit, Lola surveille l’horizon. Elle ne sait pas trop à quoi à s’attendre. L’obscurité tombe peu à peu. Ses yeux finissent par piquer. Elle ferme les paupières, quelques minutes à peine, et sombre dans le sommeil.

On ricane, on chuchote : les petites voix donnent une grande fête ce soir! La fillette se réveille en sursaut. La pleine lune brille au-dessus des trois arbres. Leurs branches dessinent des formes fantastiques sur le ciel nocturne. Lola réalise qu’elle n’a jamais vu d’arabesques aussi étranges.

Elle avance dans la lumière cendrée jusqu’à coller son nez contre la vitre. L’autre volatile a quitté son poste.

Oubliant toute prudence, Lola ouvre la fenêtre. Un vent frais s’engouffre dans la chambre. Elle escalade le montant et saute de l’autre côté. Aussitôt, un croassement furieux retentit :

« Petite écervelée! Crôaaa!!! Je ne peux pas m’absenter deux minutes! »

Le corbeau fonce vers Lola. Des plumes volent.

– Vous devez m’aider… J’ai perdu mon langage! s’écrit-elle

– Et alors? Tu aurais dû m’écouter quand il en était encore temps!

– Expliquez-moi, au moins!

Le corbeau soupire :

– Ici tu te trouves dans l’autre monde, celui où les humains ne voyagent qu’en rêve.

– Es-ce-que je rêve? demande Lola.

– Non, et c’est bien le problème. Tu es là toute entière, avec tes bras, tes jambes… En temps normal, personne ne traverse de cette manière car il existe une séparation entre nos deux mondes…

– Comme un mur?

– Certainement pas un mur de briques! En fait, la séparation est constituée de réalité…

Devant l’air hébété de Lola, le volatile perd patience :

– Réfléchis : Le corps n’échappe pas à la réalité, jamais! Seul l’esprit peut voyager au-delà. C’est la règle! Enfreindre cette règle entraîne de fâcheuses conséquences… Tu en es la preuve vivante! Alors, comme ça, tu croasses à la manière d’un corbeau? Je ne peux rien pour toi! Voilà! Tu es contente?

– Je ne l’ai pas fait exprès… murmure Lola.

– Je sais, marmonne le volatile. La séparation est en train de disparaître. Il y a des trous! Crôaa! Des trous partout! Ça a commencé dans la cave et, maintenant, un passage s’ouvre chaque nuit devant ta chambre…

Il commence à osciller d’une patte sur l’autre.

« Pauvres de nous, gardiens de la frontière! Comment allons nous accomplir notre devoir? »

L’oiseau semble vraiment malheureux.

– Je suis désolée, dit Lola. Est-ce que je peux faire quelque chose?

Le corbeau interrompt sur le champs ses lamentions. Il considère la fillette d’un œil intéressé.

– Toi? Faire quelque chose? Voyons… J’ai peut-être une idée… Cependant, le règlement m’interdit de prendre une initiative sans consulter les autres gardiens. Assez de bêtises pour aujourd’hui! Suis-moi! Je vais te présenter à la confrérie des corbeaux, et nous déciderons après!

……

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Chapitre 4 : À travers bois

 

 

 

 

 

 

Le corbeau entraîne Lola sur un sentier à travers bois. Il volette à hauteur de petite fille et répète :

« Crôaa ! Crôaa ! Qu’est-ce que je vais faire de toi? »

Une rumeur incessante résonne parmi les arbres, comme si des milliers de personnes chuchotaient en même temps.

– Ça ressemble aux petites voix qui nous embêtent à la maison, remarque Lola

– Ce sont des nacariens, explique le corbeau. Ils se laissent porter au gré du vent, sans volonté aucune. Un courant d’air les pousse en permanence vers la frontière. Malheureusement, la séparation n’est pas très efficace avec ces parasites. On en trouve toujours un pour traverser… Oh, rien de bien grave si on compare à la situation actuelle. Depuis qu’un passage leurs est grand ouvert, ils se déversent en masse dans votre monde. Ta maison est infestée de nacariens! Cela inquiète beaucoup la confrérie des corbeaux.

Lola pense à ses parents. Justement, ils se plaignent de bestioles qui infestent les charpentes. Par exemple, ils sont très inquiets au sujet des thermites…

– Les nacariens grignotent-ils le toit?

– Ils provoquent des dégâts d’un autre genre… Disons que les humains ont tendance à perdre la boule quand ils perçoivent des petites voix sorties de nulle part…

– Papa et maman n’entendent rien, objecte Lola.

– Certains entendent, d’autres pas, admet le corbeau.

La fillette est très intriguée.

– Comment font les nacariens pour ne pas… s’embrouiller?

– Eux? S’embrouiller? Ma pauvre enfant, ils n’ont pas de corps, et encore moins de cerveau! Leur vie se résume déjà à un chahut collectif!

Coupant court aux explications, le corbeau ajoute :

– Nous aurons bientôt dépassé leur territoire. Reste bien sur le chemin et il ne t’arrivera rien.

Lola frissonne. Les murmures ont cessé, mais elle devine des présences dans l’obscurité. De-ci de-là, de petites lumières s’allument et s’éteignent aussitôt. Des lucioles, peut-être… ou des yeux phosphorescents?

– On nous observe, commente le corbeau. Tu intrigues! Voilà le résultat quand on passe de l’autre côté! Cela n’était pas arrivé depuis au moins… deux mille cinq cent douze  ans! Un groupe d’humains s’était égaré dans nos contrées, exactement comme toi. Ils ont plutôt mal fini. L’ogre du sous-sol les a dévorés!

Lola ouvre de grands yeux.

– Oui, un ogre, confirme le volatile. Pour être honnête, je ne l’ai jamais rencontré. Où se cache-t-il? Mystère! L’ogre n’a pas cessé de faire la sieste depuis son dernier repas…

– Quel dernier repas? demande Lola. Il y a longtemps?

– Environ deux mille cinq cent douze ans…

La fillette hausse les épaules.

– On dirait une histoire pour effrayer les enfants…

– Ici, nous n’avons pas d’enfants, rétorque le corbeau, seulement des nacariens. Tu l’auras remarqué, ils sont bavards et parlent pour ne rien dire. Mais je m’aperçois aujourd’hui que les petites filles n’ont rien à leur envier!

Confuse, Lola baisse la tête et se promet de ne plus intervenir.

……

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Chapitre 5 : La confrérie des corbeaux

 

 

 

 

 

 

À mesure qu’ils avancent, le feuillage devient si dense qu’il masque le ciel. Lola pense à l’ogre. Elle est un peu vexée. Elle ne croit plus à ces sornettes depuis longtemps!

La fillette rumine en silence quand une ombre passe juste au-dessus de sa tête. Du couvert des branchages, on entend :

« Crôaa! Crôaa! Qu’est-ce que tu nous ramènes là? »

Un chœur de croassements renchérit :

« Une petite fille en chair et en os? C’est contraire au règlement! »

– Ce n’est pas ma faute! se défend le guide de Lola. J’ai essayé de la raisonner. Croyez-moi, la tâche est difficile! Tout bien réfléchi, les petites filles ressemblent à de gros nacariens… en moins inutiles! Cette enfant peut même nous être d’un grand secours! Je l’ai amenée ici pour cette raison…

Un volatile échappe à la masse sombre des fourrés. Lola remarqua son cou maigre et déplumé.

– Tu es un gardien lamentable! soupire-t-il. Absolument lamentable! Mais je suis d’accord avec toi sur un point : profitons de la situation et demandons son aide à la fillette!

« La règle, c’est la règle! proteste le chœur des corbeaux. Bazar, micmac, trouble et zizanie! Nous exigeons une assemblée! »

Dans un grand mouvement d’ailes, les oiseaux se retirent pour tenir conciliabule.

Seule au milieu des bois, Lola n’en mène pas large. Des bruissements furtifs sillonnent les buissons. Elle fouille l’obscurité des yeux, craignant de tomber sur une bestiole plus ou moins rampante. Le cri d’un animal inconnu résonne dans le lointain. Soudain, une forme se déplace, derrière elle. La fillette fait volte-face en poussant un cri… Son guide est de retour, accompagné du corbeau déplumé.

« Cou déplumé » réprimande :

– Pourrais-tu éviter de hurler, tu m’as fait peur!

Il observe Lola de ses petits yeux perçants et secoue la tête :

– Je ne comprendrais jamais les humains. Ton père, par exemple, pourquoi a-t-il coupé les arbres? On ne prend pas de décision à coups de hache quand on habite une maison aussi particulière que la tienne…

Un froissement d’ailes impatient interrompt l’oiseau :

« Le puits! parle-lui du puits! » croasse-t-on de toutes parts.

– J’y viens, reprend le corbeau. Ta maison est bâtie sur un ancien puits à souhaits. Les humains venaient y jeter des offrandes pour que leurs désirs se réalisent. Le puits s’est rempli de bonnes intentions mais aussi de terribles secrets et d’illusions sans lendemain. Les gens accordaient un tel crédit à ses chimères qu’ils ne faisaient plus la différence entre les rêves et le monde réel. Tu l’auras compris : la séparation avait cessé d’exister. Heureusement, il y avait un remède. Sais-tu lequel? Je te donne un indice : une tête qui tourne toujours vers le ciel, des racines qui plongent profondément dans le sol…

Il braque son regard sur Lola. La fillette se ratatine sur place. Elle a l’impression d’être en classe, quand l’instituteur l’interroge.

– Un arbre? bredouille-t-elle.

Le corbeau félicite :

– En voilà une qui suit! Grâce à cette solide constitution, nos amis feuillus ne s’embrouillent jamais! On pouvait compter sur leur bonne influence pour démêler les songes de la réalité. On planta trois arbres d’un côté et trois arbres de l’autre. En abattant ces derniers, ton père a rompu l’équilibre. Le constat est sans appel : La séparation menace à nouveau de disparaître!

D’une voix à peine audible, Lola prend la défense de son père :

– Il ne savait pas…

– Allons ne fait pas cette tête, intervient le guide. Te voilà déjà moins ignorante que tes parents. Tu peux même réparer leur bêtises!

– Comment?

« Cou déplumé » bombe le torse, exposant ainsi sa chair grêle. À défaut de plumes, l’oiseau se pare de toute la dignité dont il est capable et annonce :

– Nous avons pris une décision : Petite fille, la confrérie des corbeaux te demande officiellement de replanter ce que ton père a coupé!

Un roulement sourd ponctue cette déclaration. Les volatiles échangent un regard inquiet, mais Lola n’y prête aucune attention. Elle espère encore :

– Et après? Est-ce que je vais retrouver mon langage?

– Nous ne pouvons rien te promettre, dit doucement le guide. Il s’agit surtout d’éviter à d’autres de vivre la même mésaventure que toi…

– Chut! coupe son compère. Vous avez entendu? Ça recommence…

Lola perçoit alors un bourdonnement qui devient de plus en plus fort et distinct.

– C’est quoi ? murmure-t-elle.

Un orage qui approche? Non, le bruit semble monter des profondeurs de la terre.

Le guide a déjà pris son envol.

– En route, Lola! Pas de temps à perdre, Je te ramène chez toi!

Lola s’élance à la suite de l’oiseau tandis que le chœur des corbeaux psalmodie :

« Sauve-toi petite fille! L’ogre du sous-sol vient de se réveiller et il est affamé! »

……

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Chapitre 6 : L’ogre du sous-sol

 

 

 

 

 

 

Le corbeau file à la vitesse du vent. Lola s’est déjà plainte d’un point de côté, mais le volatile lui a conseillé de se taire et de garder ses forces pour courir.

« Vite, encourage-t-il. Plus vite! »

Peine perdue! La terre vient de trembler. Le sol ondule et se dérobe sous les pieds de Lola. Le fracas est assourdissant. La fillette disparaît dans un nuage de poussière.

Le corbeau vole en tous sens. D’épaisses volutes s’élèvent jusqu’à lui. Encore sonné, il considère le brouillard jaunâtre. Il hésite une seconde, puis, poussant un croassement sonore, plonge tête la première.

D’un rapide coup d’œil, il constate les dégâts : Le chemin s’est scindé en une vaste crevasse. L’air est irrespirable. Le corbeau reprend de l’altitude et dessine des cercles inquiets dans le ciel. Quand la poussière retombe, il approche prudemment.

« Lola? »

Pas de réponse… le volatile se balance d’une patte sur l’autre. Il répugne à descendre dans le gouffre. Du bec, il saisit un galet blanc.

« Voyons combien de temps met ce caillou pour toucher le fond… »

Il lâche le galet et compte… deux, trois, quatre… Un écho assourdi monte des profondeurs :

« Aïe! »

– Lola? C’est toi? Rien de cassé?

– J’ai glissé dans une sorte de caverne, s’égosille la fillette. Je me suis fait mal au genou… sinon ça va…

Le corbeau s’engage dans la crevasse. Il agite nerveusement ses plumes.

– Décris-moi l’endroit…

– Il fait très sombre… C’est bizarre, les parois sont hérissées de pierres blanches qui brillent dans le noir…

– Des pierres blanches et luisantes comme des dents? Crôaa! Il ne s’agit pas d’une caverne! Tu es tombée dans la bouche de l’ogre!

Un craquement retentit. Les bords de la crevasse tressaillent et se rejoignent en un brusque sursaut. À coups d’ailes désespérés, le corbeau échappe au piège.

Plus bas, Lola s’est recroquevillée sous un éboulement de terre. La secousse est terminée. Les pierres phosphorescentes luisent doucement dans les ténèbres. C’est presque joli…

Un liquide gluant tombe sur sa joue. Elle essuie son visage, frotte ses doigts. On dirait de la salive!

Le sol parait maintenant trop mou, trop humide. Le cœur de Lola bat à grands coups… Ça bouge! Une  lueur a soudain bondi, suivie d’une centaine d’autres. De tous côtés, les pierres phosphorescentes poussent dans sa direction. Leur éclat devient féroce. Elles ressemblent de plus à des dents.

……

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Chapitre 7 : Le lièvre

 

 

 

 

 

 

Lentement, l’ogre referme sa mâchoire sur Lola. La fillette lève les yeux mais l’issue vers ciel a disparu…

« Tu ne risques pas de t’échapper par le haut! » constate alors une petite voix.

– Qui… qui êtes vous? bredouille Lola.

Dans l’obscurité, elle ne parvient pas à distinguer son interlocuteur.

– Je suis un lièvre. N’aie pas peur! Je connais une autre sortie : un trou, à ta gauche, juste assez large pour te laisser passer.

Lola se dirige à tâtons… Un pelage soyeux glisse furtivement sous ses doigts, puis sa main rencontre le vide. Sans poser de question, elle s’engouffre dans le trou à la suite du lièvre.

– Tu es la petite fille de l’autre côté, n’est-ce pas? demande ce dernier. Je peux te ramener chez toi, si tu veux. Le chemin est très court par le réseau des terriers…

En fait de raccourcis, le lièvre est obligé d’emprunter multiples détours.

« Pas par là, marmonne-t-il, le passage est trop étroit… Quant à cet autre tunnel, mieux vaut éviter : il mène directement à l’ogre! Tu as eu de la chance, je passais dans le secteur par hasard. Qui aurait pu imaginer que cette innocente caverne était en réalité une bouche? Bien-sûr, elle correspond aux anciennes descriptions… Mais personne n’y prêtait attention. L’ogre dort depuis si longtemps! On ne pensait pas qu’il se réveillerait un jour! »

Lola rampe à la suite de son nouveau guide, écoutant à peine. Elle évite surtout d’ouvrir la bouche, ce qui n’empêche pas la terre de pénétrer par son nez. À plusieurs reprises, elle menace de suffoquer.

Enfin, le lièvre annonce :

– Te voilà bientôt arrivée! Je te laisse continuer seule. C’est tout droit…

Encore quelques mètres… Il fait sombre à l’autre bout du tunnel. Lola s’est habituée aux fortes senteurs que dégage la terre. En retrouvant l’air libre, elle reconnaît une autre odeur d’humidité, beaucoup moins agréable : Ça sent le moisi. Le tunnel débouche dans la cave.

Aux petites lueurs de l’aube, elle se faufile jusqu’à sa chambre et s’écroule sur le lit avec ses vêtements couverts de boue. En songe, elle rejoint son ami corbeau.

« Lola! Tu est saine et sauve! s’exclame-t-il. Je m’en voulais tellement! Nous avons été négligents avec l’ogre. Nous aurions dû découvrir sa cachette bien avant. Quand je pense qu’il nous attendait en plein milieu du sentier… »

– Et maintenant? s’inquiète Lola.

Le corbeau la rassure :

– Maintenant, tu n’as plus rien à craindre. Tu as choisi le bon chemin pour venir me voir, celui des rêves…

……

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Chapitre 8 : Les pommiers

 

 

 

 

 

 

Lola ne sort plus car ses parents craignent les moqueries. Rendez-vous compte : Une petite fille qui croasse comme un corbeau, on n’a jamais vu ça!

À de rares occasions, on autorise la fillette à prendre l’air dans le jardin. Lola en profite pour planter tout ce qui lui tombe sous la main : noyaux de cerises, d’abricots ou de pêches… en vain! Rien ne pousse à l’endroit où son père a coupé les arbres, même pas du chiendent.

Depuis sa chambre, Lola contemple avec lassitude les trois cercles de terre brûlée. Elle désespère d’y voir un jour germer le moindre arbrisseau.

« Hélas, le passage ne cesse de s’élargir, déplore son ami corbeau. Les nacariens ne vont pas se contenter d’envahir ta maison. Ils se disperseront bientôt par monts et par vaux! Et je ne parle même pas des imprudents qui s’aviseraient de traverser!»

Une nuit, un papillon de l’autre monde s’est égaré dans la chambre de Lola. Aux dernières nouvelles, le papillon parle le langage des humains et ne sait plus voler.

Comme le corbeau l’avait prédit, les nacariens ont commencé à se répandre dans le voisinage. Ils ont envahi l’école. L’instituteur, qui a une oreille très fine pour les bavardages impromptus, n’en dort plus. Il n’arrive pas à faire la différence entre les élèves qui discutent et les petites voix sorties de nulle part. Le pauvre homme a fini par prendre des vacances. Mais les nacariens l’ont suivi jusque chez lui. Résultat : l’instituteur a l’impression de faire la classe nuit et jour à une bande d’enfants chahuteurs.

Lola s’inquiète aussi pour son frère. Vincent prétend discerner des messages parmi les ricanements et les murmures.

« Le problème, avec les petites voix, c’est qu’elles parlent toute en même temps, explique-t-il. Elles ne finissent jamais leur phrases. On dirait du charabia. Et puis quand on ne s’y attend pas, elles disent quelque chose d’important… »

Un jour Vincent entre dans la chambre de Lola.

« Les petite voix m’ont dit de te donner ceci… »

Le garçon dépose dans la main de sa sœur trois pépins de pomme.

Pendant la nuit, Lola emprunte le chemin des rêves. Elle s’empresse de tout raconter au corbeau.

« Méfie-toi de ce cadeau, conseille-t-il. Si les nacariens avaient quoi que ce soit d’intéressant à proposer, La confrérie serait au courant! »

Lola n’est pas d’accord :

– Bien-sûr, les nacariens ne respectent aucune règles, pas comme vous, les corbeaux. Mais ce n’est pas une raison! Après tout, ils m’ont prévenue pour le puits. Je n’ai rien compris, d’accord… Mais ils ont essayé!

Une fois de plus, Lola n’en fait qu’à sa tête : Elle plante les pépins. Le résultat est spectaculaire! On n’a jamais vu des pommiers sortir de terre aussi vite. Les trois arbres grandissent à vu d’œil.

« Bravo! félicite le corbeau. L’équilibre est rétabli. Il n’y a plus aucun trou dans la séparation. La confrérie est très satisfaite!  »

– Je n’aurais pas réussi sans les nacariens, remarque Lola d’un air malicieux.

Le corbeau soupire :

– Ce que tu peux être obstinée! Mais bizarrement, cette incorrigible caboche me manquerait si nous cessions de nous voir! Le chemin des rêves te sera toujours grand ouvert, petite fille! »

Par une belle journée d’automne, Lola s’échappe de la chambre. Elle rejoint son frère à l’ombre des pommiers.

« Tu devrais goûter! » dit Vincent la bouche pleine.

À son tour, Lola croque dans une pomme et manque de s’étouffer.

– Ça va? s’inquiète Vincent.

– J’ai seulement avalé de travers, répond Lola.

Le garçon est si étonné qu’il en oublie de fermer la bouche, éjectant un morceau de fruit au passage.

– Lola… tu parles à nouveau!

La fillette a retrouvé son langage, et plus encore! Finies les bagarres avec Fabien. Ce dernier peut bien se moquer, Lola a gagné en répartie. Elle ne tremble plus quand on l’interroge en classe…

Désormais, elle trouve toujours les mots justes pour dénouer des problèmes qui paraissaient insolubles avant.

Les pommes ont guéri Lola. Prodiguèrent-elles d’autres bienfaits? Demandez à ceux qui les ont goûtées! On m’a seulement dit qu’elles étaient délicieuses. Les gardiens de la frontière n’ont plus à s’inquiéter. En effet, nul ne songera de si tôt à couper des pommiers aussi généreux.

FIN

Par Anna Coquelicot pour COQUELICOT ET COMPAGNIE

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30 réflexions sur “LA FRONTIÈRE AUX CORBEAUX

  1. Qu’est ce que tu écris dis donc ! et bien , c’est très sympa … tu veux écrire tout un roman ?
    J’ai lu les 3 premiers chapitres , je reviendrai ce soir ou demain pour la suite des aventures de Lola avec les corbeaux 😉

  2. J’aime beaucoup cette ambiance de mystère, d’onirisme et de réflexion sur les notions de rêve et de réalité. Est-il indiscret de savoir ce qui t’a inspiré cette histoire (un film ? Un poème ? Le corbeau de Poe, par exemple) ?

    • Merci! À l’origine, c’est seulement une histoire qu’il me tenait à cœur de raconter, mais j’y ai aussi inclus des références à un roman que j’aime beaucoup : « Le poème des lunatiques » de Ermanno Cavazzoni (pas du tout pour les enfants! Avec Cavazzoni, la frontière qu’on traverse est plutôt celle de la folie…)

  3. Chère Anna,
    Je ne suis pas d’accord que c’est une histoire pour les enfants ou alors, j’en suis une, ce qui me réjouis d’ailleurs 😀
    J’ai dévoré ta magnifique histoire et elle me fait penser à un conte initiatique, le puis à souhaits, la frontière à traverser, l’ogre, les animaux qui parlent et viennent en aide. Les règles que l’on ne doit pas transgresser et les réponses venues en rêve…
    La symbolique de la pomme aussi, la bonne interprétation de l’Arbre de la Connaissance.
    Merci mille fois, il y a de la magie chez toi…
    Ce n’est pas pour rien, que les corbeaux sont des oiseaux sacrés, au Bhoutan entre autres

  4. Quelles jolie petite histoire…Le chapitre 3 qui aurait plu à mon mari qui adorait les corbeaux….!! Pour croaaa ?? je ne sais pas et pense à ça sur le chemin du boulot quant ils se mettent dans un bavardage infini….

  5. Coucou ❤

    J'adore tes jolies histoires ❤

    Merci pour ton petit mot sur le blog. 🙂

    Il y a au moins un moment où je me pose désormais, pour te lire et souffler un peu ! Merci de m'avoir ouvert ton petit monde ❤

    Bonne soirée douce et sereine 😉

    Bisous ❤

  6. ah…. Coquelicot, tu as l’effet du Miroir, j’ai Adddoré, et mon cœur s’est serré, avec tout l’Amour pour cette Enfant qui découvre tous les Secrets du Voile levé… très belle journée à Toi Coquelicot du Cœur, et de l’Amour,
    tant révélé sur cette Histoire….d’espoir à s’y retrouver, avec la trame de ta superbe plume, la raconter avec un joli Humour… grand Merci.. …. 🙂

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